Bien sûr que ça sent le roussi!

D'ailleurs à cette époque, on avait bien réalisé que C. n'était pas la pro à laquelle on s'attendait. Mais nous avions un projet...

Soit, elle n'y connaissait rien en comédie musicale, mais Manu et moi en avions une culture suffisante et l'envie de partager. Rafika et Aurélie étaient très motivées. La prof de chant devait arriver. Et C., en sa qualité de danseuse, devrait nous aider à mettre en place des tableaux sympas.

Après avoir écouté un nombre incalculable de chansons apportées par Manu et moi, C. a comme un éclair de génie! Il y a une chanson qu'elle aime bien, qu'elle a découverte dans le film Mamma Mia!, où même ils ont tous des lunettes de plongée... Oui, c'est Lay all your love on me, d'ABBA, et si tu veux je l'ai là, dans mon iPod et même en version française!

C'est parti, on l'écoute, oui oui c'est bien ça, bon ben on va l'intégrer dans notre spectacle (qui n'est pas écrit, mais quand ce sera le cas, on brodera pour que ça ait du sens). On part quand même sur un thème, l'histoire se passera à New York et mettra en scène des amis artistes (ben oui hein, quitte à rêver, autant le faire à fond) parmi eux le chanteur de Broadway en pleine déception sentimentale (Manu), la diva en pleine ascension (Aurélie), la ratée qui écume les castings et a du mal à percer (Rafika), la star refoulée qui a abandonné ses rêves de paillettes pour se consacrer à une carrière plus stable dans le droit (moi) et la superstar déchue (C.).

Pour Laisse-moi l'amour aussi (VF de Lay all your love on me), C. décide qu'elle sera le personnage central et qu'elle descendra dans le public pour aller choisir une victime (obligatoirement un jeune homme charmant) et la faire monter sur scène. Parce qu'elle veut que ce soit interactif.

La mise en place de la chorégraphie commence. Manu ne faisant pas partie du tableau, il servira de victime de substitution et en même temps de DJ avec mon iPod, tandis que Rafika, Aurélie et moi seront les choristes/faire-valoir/Claudettes. C. nous briefe vite fait, on apporte une chaise, on avance de trois pas, on fait deux tours sur nous-même et pour le reste du temps, on fait semblant de parler entre nous en restant dans le fond. Puis C. se met en scène. Elle descend, va vers le jeune homme, fait sa belle, le fait se lever, l'emmène, le fait monter sur scène, tourne autour, l'assied, tourne encore autour et finit sur ses genoux.

Voilà, on a commencé notre comédie musicale!

Et ça tombe bien, puisqu'une association de danses latines va organiser un spectacle dans lequel elle aimerait que nous fassions une apparition. Salsa/Comédie musicale pas encore écrite, on voit pas bien le rapport mais pour C. c'est une occasion en or de se produire sur scène pour se faire connaître.

Mais c'est dans un mois et à part 36 secondes de Grease et cette ébauche de Laisse-moi l'amour aussi, on n'a pas grand chose à proposer. C. ne voit pas les choses de cette façon, pour elle on a déjà une histoire d'écrite, des chansons choisies et ces deux extraits, assez pour mettre en place une sorte de bande-annonce.

Manu, c'est toi qui va commencer. Tu voulais chanter I am what I am, ben voilà! Bon pis là, pas besoin de choré, tu chantes et puis basta. Bon ensuite, Laisse-moi..., ça c'est bon . Aurélie, toi t'es la diva alors on va faire ton numéro sur Oui c'est elle, de Fame. Allez, on va mettre ça vite fait en scène. Alors là tu fais la belle, là tu fais la belle et là aussi. Les autres, vous êtes derrière et vous faites semblant de parler. Oui oui, on va tout chanter en live, c'est pas bien difficile (sans prof de chant?!), il suffit juste de trouver des bandes-son.

Rafika et moi on s'en fout, on est cantonnées aux rôles de Claudettes pour cette fois. Mais quand même, ça s'annonce moyen là. Chanter en live, sans prof de chant, sur des bandes-son qu'on n'a pas...

Une séance passe, puis deux, puis trois. Pour la première fois à la fin du cours, les langues se délient. Sérieux, on n'est pas prêts du tout là! Et le spectacle est dans deux semaines. Cette C., elle délire un peu non?

Ce jour-là, après le cours, on décide de se retrouver chez Aurélie avec Manu (parce que Rafika doit partir travailler) pour peaufiner tout ça et se créer des repères. Et là on bosse tout l'après-midi d'arrache-pied. J'écris nos textes précisemment, parce que faire semblant de parler quand on ne sait pas quoi dire n'est pas chose aisée, et affine nos dialogues, tandis que Manu et Aurélie inventent une mise en scène loin d'être parfaite mais qui aura le mérite d'exister pour le numéro de la diva. Ça tient à peu près la route, nous voilà rassurés.

La semaine suivante on présente le tout à C. et Rafika. L'une trouve qu'on a fait du bon boulot tandis que l'autre ne peut pas s'empêcher d'y ajouter son grain de sel. Je vous laisse deviner qui est qui. On continue la répétition. C. prend conscience qu'elle et Aurélie ne pourront pas chanter en live. Elles feront du play back. Tout à fait approprié quand on présente un extrait de comédie musicale!!!

Et puis dans la chanson de C. qu'elle veut chanter en play back, y'a un monsieur qui dit quelques unes de ses phrases. Tant pis! Sinon, Grease on ne le fait plus. C. fera des claquettes toute seule dessus à la place. Et dans le numéro d'Aurélie, à un moment y'a de la danse. Nous il faudra qu'on parte, elle dansera dessus avec ses élèves du cours de modern jazz.

A cela il faut ajouter le fait que l'on répète toujours avec les mp3 de mon iPod. Oui, j'ai été promue préposée à la musique, C. n'ayant jamais les morceaux avec elle. Et comme on ne joue que des extraits de chansons, il faut toujours appuyer sur "pause" puis remettre au début et chercher dans les dossiers la chanson suivante. Pratique. Mais C. va s'occuper de faire un montage. Justement, C., tu pourras nous l'envoyer avant le spectacle le montage, qu'on puisse l'écouter?

On ne l'aura pas. D'ailleurs, elle finira le montage en coulisses juste avant de monter sur scène.

Arrive le jour du spectacle. En réalité on ne sait pas exactement à quoi on va participer, C. restant toujours évasive sur le sujet. On ne sait pas dans quoi on joue, on n'a pas entendu le montage, on chante sur des play back incohérents et clairement, on n'est pas prêts.

Une fois sur place, on se rend compte que ce ne sera pas aussi grave que ce que l'on craignait. C'est une soirée Téléthon en fait! Les gens ne viennent pas pour nous voir nous. Ce soir-là il y a des animations un peu partout. Dès que les gens voient de la lumière, ils rentrent, c'est tout.

On est donc pas du tout là pour impressionner des personnes qui auraient payé pour voir un spectacle de qualité. On est là pour participer à une bonne action! L'important c'est pas nous, mais les gains rapportés au Téléthon. Voyez la nuance?

Alors on fait notre truc, dans une salle des fêtes à moitié vide pleine. Et c'est pas glorieux! Entre les micros qui ne fonctionnent pas, le rideau qui ne veut pas s'ouvrir, le larsen, la musique qui s'arrête, les recommandations de dernière minute de C. (alors quand je vais faire les claquettes, vous allez vous mettre derrière moi et faire semblant que vous voulez faire comme moi sans y arriver puis me pousser en coulisses), et le groupe de modern jazz restreint à 3 personnes dont C. (oui, encore elle), Aurélie (qui doit vite, vite, trop vite se changer pour réintégrer la scène) et une ado de 14 ans...

Mais finalement, on s'en tire pas si mal que ça. Je dois même dire que j'ai moi-même excellé dans le rôle de la-nana-qui-sait-pas-ce-qu'elle-doit-faire-face-à-une-prof-de-claquettes-qui-ne-la-fait-pas-répéter. Quelle remarquable mise en abîme, non?

Sachez qu'il existe une vidéo de cette représentation. Nous ne sommes que 4 au monde à la posséder. Et il va falloir vachement nous soudoyer pour pouvoir la visionner.